Armand Gatti

Nous devons encore et toujours nous rendre compte qu’il est plus important de se comporter humainement à l’égard des autres
que de remplir des devoirs professionnels, patriotiques ou politiques quels qu’ils soient.
Werner Heisenberg


INCERTITUDES

Long métrage documentaire, 2h30, 2002

Réalisation : Frédéric Vidal
Production : Aime le mot dit, La Parole Errante, Alhambra Cinémarseille


NOTE D’INTENTION

A Genève en 1999, Armand Gatti s’enferme pendant six mois dans un hangar avec un groupe de trente personnes dans le but de monter un spectacle autour de la vie de Jean Cavaillès : “Incertitudes de Werner Heisenberg, feuilles de brouillon pour recueillir les larmes des cathédrales dans la tempête et dire Jean Cavaillès sur une aire de jeu”.

Dans ce groupe, deux participants à ce travail ont filmé l’ensemble des répétitions du premier jour jusqu’aux représentations. Excepté les derniers filages, on ne peut pas parler véritablement de répétitions. Pendant six mois, le travail a pris la forme de cours de kung-fu, de chant et de jonglage, de rencontres avec des physiciens sans oublier les prises de paroles d’Armand Gatti autour des sujets principaux du spectacle : la résistance, les cathédrales, le chiffre cinq, la symétrie, la mécanique quantique, la place de la science et de la physique des particules dans le monde, la bombe atomique, les langages scientifique, mathématique, philosophique, littéraire et surtout poétique.

Toutes ces réflexions ont été accompagnées par des personnages illustres tels que : Jean Cavaillès, Albert Lautman, Evariste Galois, Emmy Noether, Niels Bohr, Tchouang Tseu, Ernesto Che Guevara, Dante Alighieri, Johann Wolgang von Goethe, le sous-commandant Marcos, Giordano Bruno, Kurt Gödel, Albert Einstein et surtout Werner Heisenberg. En effet, ce personnage était déjà présent dans le texte d’Armand Gatti, mais grâce à la parution de “Philosophie” son manuscrit de 1942 où il est question de langage, de résistance, de création de sens et où apparaît clairement son soutien au réseau de la “Rose Blanche”, groupe de jeunes résistants allemands, tous exécutés en février 1943, il en est devenu la figure principale. Werner Heisenberg et les membres de la “Rose Blanche” (Hans Scholl, Sophie Scholl, Willi Graf, Alexander Schmorell, Christoph Probst, Kurt Huber) nous ont portés tout au long du travail.

Et la caméra était présente pour filmer les moments importants pendant lesquels plusieurs personnes du groupe sont venues nous confier leurs réflexions. Il y était question notamment de Antonio Gramsci, Jacob Burckardt, Goethe, la “Rose Blanche”, de Werner Heisenberg et son manuscrit de 1942, de la résistance, des couleurs, de lumière, de peinture, de physique quantique, d’un langage nouveau pour nommer la réalité et de quête de sens.

Moments importants du travail à Genève, ces prises de paroles sont devenues les clés de voûte de ce film. L’idée principale est de montrer comment le travail d’Armand Gatti nous a imprégné et comment sa prise de parole à lui a généré chez nous une prise de conscience, notre propre engagement et une prise de parole personnelle et constructive.

Ces prises de parole se retrouvent au cœur de la thématique principale du film : “La traversée des langages”.

Au centre de l’univers d’Armand Gatti, se dégagent les deux axes suivants “la résistance” et “le langage”. La première est présente par les récits de vie d’Armand Gatti, des maquis aux camps de concentration, et par les références à Jean Cavaillès, à Werner Heisenberg de même qu’aux membres de la “Rose Blanche”. Ce réseau résistait au nazisme en distribuant des tracts où figuraient des textes de Gottfried Keller, Goethe, Lao tseu, Schiller, Novalis et Aristote. C’est cette résistance là que défend Armand Gatti, celle du combat par le mot, celle de la poésie comme seule arme possible pour défendre une autre idée de l’homme. C’est pour cela que dans ce film la résistance sera liée aux langages, et surtout au langage poétique.

Le texte, travaillé à Genève, fait mention de quatre autres langages ayant chacun sa propre vision de la réalité : scientifique, mathématique, philosophique et littéraire. Mais, cette fois encore, le langage que nous avons choisi pour passer de l’un à l’autre et inventer une réalité possible est le langage poétique.
En effet, pour Armand Gatti, le langage poétique est le seul langage possibiliste, qui s’oppose aux concepts déterministes des quatre autres langages, car il est le seul nécessitant création et multiplicité de sens. En subvertissant la réalité de ces quatre langages, la poésie nous permet de créer un langage nouveau et d’entrer dans le monde des possibles. Le regard subjectif du poète peut nous mener alors vers une vérité de l’humain profonde et authentique au-delà de toutes vérités objectives. Pour Armand Gatti, tous les langages peuvent devenir grâce à la poésie un opérateur essentiel de compréhension du réel humain et un combat contre le déterminisme. Il s’agit de lutter contre les langages porteurs d’une vérité unique, absolue et, au contraire, de défendre toutes ouvertures ou créations de sens.

En devenant partie intégrante de l’univers poétique d’Armand Gatti, les langages, que nous avons expérimentés pendant le travail à Genève, ont acquis une autre dimension et nous ont  permis de construire notre vision du monde. Aux quatre langages déjà précités, se sont ajoutées  la peinture, l’architecture et la nature. L’écriture d’Armand Gatti cherche un langage à travers les cathédrales et celles-ci nous renvoient à la résistance, tout comme l’arbre peut le faire en liant le résistant au maquis et à la forêt. D’autre part, nous avons abordé le langage de la  peinture par le biais du “Traité des couleurs” de Goethe auquel se réfère Werner Heisenberg dans son livre “Philosophie”. De même, cet auteur rend hommage à Hans Scholl qui a utilisé les mots de Goethe pour écrire les tracts dénonçant le nazisme, signés la “Rose Blanche”.

Dans ce film, tous ces éléments : la peinture, les cathédrales et les arbres, nous permettent alors de dire la résistance, à travers le même langage poétique, une fois porté par la couleur, une fois par la pierre, puis par le végétal.

C’est ainsi que cette traversée des langages a pris la forme de cinq films (5×30 min) ayant pour thèmes principaux : la résistance, la poésie, la peinture, les cathédrales et les arbres.


SYNOPSIS

Ce film a été réalisé lors des répétitions du spectacle : Incertitudes de Werner Heisenberg, feuilles de brouillon pour recueillir les larmes des cathédrales dans la tempête et dire Jean Cavaillès sur une aire de jeu, écrit et mis en scène par Armand GATTI à Genève en 1999. Pendant six mois, un groupe de trente personnes se confrontant à l’écriture d’Armand GATTI, s’est engagé dans une singulière expérience de pensée et de création, à la recherche des langages possibles pour nommer la réalité de notre monde.  INCERTITUDES met en valeur ces temps de réflexion où les prises de parole d’Armand GATTI, des membres du groupe et de physiciens plongent le spectateur au coeur d’un véritable laboratoire de la pensée. Ce film, en cinq volets, l’invite à suivre les traces des participants au travail, en explorant les langages des arbres, de la peinture, de la poésie, de la résistance et des cathédrales.

J’AI ENVIE DE COMMENCER PAR CAVAILLES ET LES CATHÉDRALES (28 min)

Par l’intermédiaire de Jean Cavaillès et des cathédrales, qui se situent au centre du texte d’Armand Gatti, ce film nous emmène au cœur des répétitions. Il s’agit de comprendre comment le groupe a pu dire sur une scène Jean Cavaillès à travers les cathédrales. Elles sont présentes dans la vie de Jean Cavaillès à la fois comme lieu de rendez-vous pendant  la résistance et à la fois par les recherches de ce dernier sur le chiffre cinq et son lien avec l’architecture de la cathédrale d’Amiens. On retrouve aussi le chiffre cinq dans la structure des différents réseaux de résistance dirigés par Jean Cavaillès. Ainsi, les cathédrales nous permettent d’aborder de manière métaphorique la vie de Jean Cavaillès et de la faire reposer sur notre interprétation poétique, tout comme les fondations des cathédrales reposent sur un labyrinthe. Ce film rend hommage à Jean Cavaillès à travers une construction labyrinthique où s’entremêlent des éléments biographiques, la place des cathédrales dans la résistance, les répétitions du spectacle avec chants, kung-fu et la reproduction du labyrinthe de la cathédrale de Reims.

J’AIMERAIS AVOIR LE MEME LANGAGE QUE LES FEUILLES EN HAUT DE L’ARBRE (26 min)

La présence de l’arbre ou même de la nature en général a toujours tenu une place importante dans la parole d’Armand Gatti. A Genève, notre quête du langage poétique nous a automatiquement amenés à considérer le langage de la nature comme un langage supérieur au nôtre par sa connaissance de l’univers. Ce langage, car l’arbre en possède véritablement un, nous avons essayé d’en comprendre tous les sens possibles. Ainsi, l’arbre et la fleur nous ont parlé de verticalité, de symétrie, de racines, de germes, de naissance, d’amour, de paix et de résistance.

J’AI CHOISI LE POINT DE VUE DE LA POESIE (30 min)

Armand Gatti marche sur les pas du sous-commandant Marcos et il dit comme lui : “Il n’y a qu’une seule voie, c’est la poésie !”. Il n’y a qu’une seule voie pour unir les différents langages, qu’une seule voie pour mener un combat, qu’une seule voie pour dire l’univers, dire notre siècle et nommer la réalité de notre monde. Ainsi, il s’agit de montrer, à partir de la parole d’Armand Gatti, de physiciens et des membres du groupe, comment le langage poétique représente un espoir et la seule tentative de dire le monde autrement.

JE M’ADRESSE A MES DESSINS (33 min)

La peinture et avec elle, la lumière et les couleurs, est un moyen d’expression à part entière. Du point du vue du poète, elle doit prendre un autre sens que celui d’un tableau vendu ou exposé dans un musée. Contrairement à l’image, qui pour Armand Gatti fige le réel, elle peut devenir un langage important pour défendre un combat, dire l’Histoire et dire de manière subjective et poétique la réalité du monde dans laquelle nous vivons. A travers le dessin et la peinture, Andres et Luc, deux personnes du groupe, ont trouvé une réponse possible à la recherche d’un langage poétique proposée par Armand Gatti. Ce film rend hommage à leur travail.

NOUS POUVONS FAIRE LA FUGACE EXPERIENCE DE CE QUE POURRAIT ÊTRE DEMAIN (33 min)

“Il faut apprendre à éviter les catastrophes et non à prendre la fuite devant elles”. Cette phrase de Werner Heisenberg est écrite en 1942 au moment où les physiciens juifs allemands s’exilaient aux Etats Unis pour travailler au programme atomique. Cette prise de position va dans le même sens que la résistance menée par le réseau de “La Rose Blanche”, ce groupe de jeunes étudiants allemands, tous décapités en 1943, auquel Werner Heisenberg avait d’ailleurs apporté son soutien. Leur action était fondée sur la distribution de tracts dans lesquels ils utilisaient la parole, et souvent celle des poètes, pour que le peuple allemand prenne conscience de l’horreur du nazisme. Cette résistance nous renvoie aux combats d’Antonio Gramsci, Camillo Torres, Otto René Castillo, Ernesto Che Guevara et du sous-commandant Marcos. Tous ont placé l’homme et le langage au centre de leur pensée. Nous marchons sur leurs pas, avec notre propre spécificité, celle de participer à une aventure théâtrale. Notre maquis sera donc un maquis du langage, un lieu où le combat par le verbe devient possible. Armand Gatti peut s’écrier : “C’est ça la résistance !”.

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